La fête du Sacré-Cœur de Jésus clôt cette année sacerdotale et elle nous est proposée par le cycle liturgique alors que nous venons tout juste de bénéficier de l’ostension d’un des témoins les plus impressionnants de la passion du Christ : le linceul de Turin. Impressionnant, d’autant plus que l’impression de cette relique défie toute technique connue. Surtout,au plan spirituel, elle révèle le Cœur du Christ de manière plus bouleversante encore que toutes nos œuvres d’art. Le Christ exsangue figure sur ce linge avec une sérénité qui n’est plus celle d’un torturé ou d’un mort, il nous donne sa paix, alors que toutes les marques sur son corps dévoilent les souffrances qu’il a endurées. Torture morale aussi d’un homme qui s‘est livré, a voulu se mettre dans l’impuissance à se défendre contre les fausses accusations. La plaie du Cœur et les coulées de sang sur le linceul, en particulier, confirme bien l’exactitude de la relation donnée par saint Jean. Il est clair que contrairement aux autres crucifiés les jambes n’ont pas été fracturées, seul le cœur a été ouvert par la lance de Longin. Comme pour l’agneau pascal de l’ancienne alliance : aucun os n’a été brisé. Le Christ se montre comme l’agneau pascal pour une nouvelle alliance par le sang. Par sa passion et sa mort il a pris sur lui tous nos péchés dans ce sacrifice sanglant de la croix.
C’est ici que nous comprenons comment dans notre parabole le Christ a porté sur ses épaules la brebis perdue. Qu’est-ce qui la rendait si lourde sinon son infidélité ? le péché c’est bien le joug qu’il lui a fallu non seulement supporter mais porter pour l’humanité entière. En somme, la brebis perdue est sauvée de son égarement par l’agneau pascal et nous en avons un bel exemple en Saint Pierre qui de brebis perdu au moment de son reniement se trouve ressaisi jusqu’à être investi lui-même pasteur des brebis.
Saint Marc, comme secrétaire de Saint Pierre , nous relate le reniement de Pierre avec beaucoup moins de ménagement que les autres évangélistes. Peu crédible avec son fort accent de galiléen et à cours d’argument pour persuader les domestiques qui se chauffaient avec lui autour du feu dans la cours du palais de Caïphe, Pierre en vient à prononcer des anathèmes. Nous ne réalisons pas très bien ce que cela veut dire mais c’est essentiel. En somme pour emporter la conviction des autres il accepte d’encourir la malédiction de Dieu s’il se parjure. Or précisément il se parjurait en toute clarté d’esprit. Aux yeux de l’assistance, l’invraisemblance de sa déposition le désignait déjà comme une sorte d’excommunié mais surtout pour lui en son âme et conscience le remords dû être cruel quand on sait ce que représente la malédiction chez les juifs . N’avait-il pas été particulièrement frappé lors de l’épisode du figuier maudit par Jésus et desséché en un seul jour. Pierre s’était placé de fait dans une situation sans recours. Ce n’était certainement pas au sanhédrin qu’il fallait attendre cette faveur de la levée de l’anathème.
Au moment même où Pierre encourre cette malédiction, Jésus la prend sur lui, comme il a pris sur lui la brebis perdue. En effet c’est à ce moment que Caïphe déchire sa chemise pour le prétendu blasphème qu’il est trop heureux de découvrir chez l’inculpé honni. Jésus vient de confirmer sa divinité cela méritait la mort, une mort ignominieuse, passible du supplice de la croix et pas d’un autre car c’était le supplice des maudits. Selon le deutéronome (21,23). « Maudis soit celui qui pend au bois ». Dans un raccourci saisissant, le Christ innocent prend sur lui la malédiction du péché et celui de Pierre en particulier.
Lui qui aurait dû se dessécher sur place comme le figuier, rencontre le regard du Christ à la sortie de l’interrogatoire. Avant même Thomas il a pu sonder le Cœur Sacré de Jésus. Dans ce regard qu’y voit-il ? non pas une gargouille de cathédrale qui recrache les larmes indésirables du ciel mais une fontaine qui lave l’anathème par le baptême et quel baptême, celui qui fait dire au cœur brûlant de Jésus en parlant de sa passion : Il est un baptême dont je dois être baptisé, et combien il me tarde qu'il soit accompli! (Luc 12,50) C’est donc ce cœur ouvert et giclant qui est la source vive de l’eau baptismale et d’un nectar vital recueilli précieusement dans un vase sacré par Marie madeleine figure de l’humanité pécheresse, suivant la représentation de Fra Angelico . Pierre a vu celui qu’il avait transpercé et il su qu’il était déjà pardonné. Il se montre alors docile comme la brebis qui se laisse porter par son berger. La malédiction encourue a été assumée par la propitiation dans le sang du Christ. Cette conviction Pierre la tenait de la connaissance intime du cœur de Jésus. Il savait bien, que le Christ plus que Paul, se serait fait anathème pour ses frères, si cela avait été possible (cf Rom 9,2). Et de fait Jésus s’est placé dans la condition d’un être maudit.
Pierre plus tard dû emboîter le pas avec cette même logique du cœur allant jusqu’au martyre de la croix. Il a pu estimer le prix de ce Sang que nous appelons précieux puisqu’il est celui du rachat de l’humanité entière. En effet on imaginerait pas qu’après un tel pardon Pierre ai pu dire : Jésus a tout souffert pour moi, bonne aubaine, je m’en tire bien, je n’ai plus qu’à en profiter ! Bien sûr il faut profiter au mieux des grâces reçues et c’est une façon de remercier . Mais qui n’aime pas en retour celui qui l’aime le premier «Quis non amantem redamet » nous dit l’ hymne des Laudes. La communion que crée le véritable amour ne permet pas de supporter les souffrances de l’autre sans y prendre part, on a mal à son cœur, on veut souffrir avec lui, montrer qu’on est solidaire de son épreuve et dans le cas de Jésus plus précisément, il nous semble impératif de réparer les outrages que nous où nos frères en humanité lui font subir. Notre amour nous rend cela insupportable. Nous ne faisons qu’un seul cœur dans celui de Jésus et tout se partage, souffrances, joie et béatitude future. Sans doute est-il malsain de vouloir la souffrance pour elle-même, mais souffrir fait partie intégrante de la condition terrestre, alors offrons le de ce bon cœur qui nous met en cœur à cœur avec le sacré-Cœur de Jésus, à l’imitation de Notre Dame au pied de la Croix qui fut, suivant la prédiction du vieillard Siméon, transpercé mystiquement en cette union cordiale. |