Qu’est-ce que Dieu ? A cette question nous pressentons tous que si nous avions l’audace de prétendre répondre par une définition il serait difficile de ne pas tomber dans une simplification à outrance qui réduirait Dieu à une fabrication humaine, une création de l’homme. Seul le respect de son mystère permet de préserver sa transcendance. Tout ce que nous pouvons dire dans une première approche serait plutôt ce qu’il n’est pas. Il n’est pas une créature, il ne vit pas dans notre espace ou dans notre temps. Quand on dit qu’il est infini cela signifie qu’il n’a pas de limites et surtout celles de notre esprit, autrement dit, on ne peut le définir. Toute cette théologie qu’on appelle apophatique nous laisse sur notre faim. Nous en serions réduis à des négations. Il est pourtant bien difficile de ne rien dire de positif sur Dieu. Par exemple cette affirmation première : que Dieu est. Si on ne peut même pas affirmer cela positivement, autant dire qu’on ne peut pas non plus affirmer ce qu’il n’est pas. Pourtant nous sommes persuadés nous que nous existons mais nous ne savons pas pourquoi, car aucun de nous n’est nécessaire et ne peut justifier de son existence. De manière générale : pour répondre à l’interrogation de Leibniz au 17 ème siècle, il serait bien plus normal qu’il n’y ait rien plutôt que quelque chose. L’impie des psaumes prétend « Dieu n’est rien » et c’est là toute sa ruse (Ps. 9). Ceux qui pensent ne rien devoir à Dieu en arrive même parfois à penser que nous ne sommes véritablement rien que notre propre imagination qui se vérifie en s'imaginant elle-même. Une boucle qui s'auto crée. Pour en sortir nulle autre issue que d’affirmer l’existence de Dieu encore plus fondamentalement que la notre et de donner ainsi une réponse qui nous concerne aussi. C’est là que la révélation relatée dans notre péricope de la vision de Moïse au « buisson ardent » vient prendre le relais des spéculations métaphysiques.
Elle fait vraiment contraste avec toutes les réponses des autres religions. « Je suis celui qui suis ». Pour un peuple peu enclin à la philosophie cette assertion est vraiment surprenante. Ce n’est plus comme les autres dieux, le dieu d’un pays, mais le Dieu de tout l’univers créé. Le mot « celui » manifeste clairement qu’il n’y en a pas d’autre. Dieu est unique. Le présent indique qu’il ne vit pas dans le temps, il est présent à tout et d’une présence d’une telle intensité qu’elle fait tout subsister. Quant à lui il s’existe.
Mais Celui qui est, qui fait tout être, n’a rein à voir avec cet être commun à toutes choses. Il ne se réduit pas à ce plus petit dénominateur commun, tel que l’être minimal d’un minéral, cet être indifférencié et inconscient qui remplirait comme du liquide des formes qui lui préexisteraient. Tout ce qui est même dans les créatures les plus parfaites, c’est Dieu qui le fait être et notamment la vie, les facultés les plus élevées comme l’intelligence, la volonté, l’amour. Quand on dit que Dieu est sagesse et surtout Amour c’est l’appeler par ce qu’il y a de plus spécifique et de plus haut dans son être. Cet amour subsistant n’est d’ailleurs pas à notre échelle il excède ce que nous pouvons concevoir. Il laisse cependant entrevoir une vie relationnelle en Dieu.
Voici comment à l’époque l’a perçu Saint Augustin : Quel est son nom de nature ? « Je suis celui qui suis ». Tu diras aux fils d’Israël : « Celui qui EST m'a envoyé vers vous ». Or Moïse était un homme ; il se trouvait placé au milieu de tout ce qui, en comparaison de Dieu, n'est pas. Moïse était sur la terre, il vivait dans la chair, son âme était incarnée, sa nature soumise au devenir, il ployait sous le fardeau de l'humaine fragilité. Cette parole : « Je suis celui qui suis », « Cette parole tu ne la comprends pas, ton cœur ne peut s'y fixer, tu n'es pas immuable comme moi, ton esprit est changeant. Tu as entendu ce que moi, je suis. Ecoute maintenant ce que tu peux comprendre ». (...) Dieu dit donc encore à Moïse : « Je suis le Dieu d'Abraham, le Dieu d’Isaac, le Dieu de Jacob ». Tu ne peux saisir mon nom de nature, saisis mon nom d'amour (saint Augustin : sermon pour le Samedi Saint, 5).
Le Christ lui-même a repris encore sur cette affirmation :« À la suite de la question des juifs, qui est aussi la nôtre, « Qui es‑tu? », Jésus commence par se référer à celui qui l'a envoyé et au nom duquel il s'adresse au monde. Il répète une fois encore la formule de la Révélation, le «Je suis », qu'il étend maintenant à l'histoire future.
«Quand vous aurez élevé le Fils de l'homme, alors vous comprendrez que moi, JE SUIS » ([n 8, 28). Sur la croix, on peut reconnaître sa condition de Fils, et son unité avec le Père. La croix est le vrai «sommet ». C'est le sommet de l'amour «jusqu'au bout» (in 13, 1). Sur la croix, Jésus est «au sommet », à la même hauteur que Dieu qui est amour. C'est là qu'on peut le «connaître » » (Benoît XVI)
C’est ce que ne fit pas Caïphe qui aurait dû déchirer son cœur plutôt que déchirer ses vêtements comme le recommandait déjà Joël (2,13). Il préfère manifester son indignation devant ce qu’il considère comme un blasphème. « Celui qui est », aurait pu faire que Caïphe ne soit plus. Cela lui était simple et le procédé était propre puisqu’il ne laissait même pas un cadavre comme pour une mort car rien ne reste de ce qui est annihilé. Mais ce n’est pas du tout dans la manière de Dieu. Si notre société à la morale climatisée supprime ses problèmes en supprimant les personnes à problèmes, la réponse du Christ à été de se livrer à la mort pour notre salut. Mais il fallait quand même une réponse claire à ce grand prêtre qui a immolé son Dieu. Il avait crû bon de jouer de l’indignation en déchirant ses vêtements Dieu a répondu en déchirant le voile du temple manifestant ainsi la fin d’un sacerdoce. C’était un prélude à la fin du culte rendu au temple, 40 ans plus tard avec la chute de Jérusalem, la destruction du temple, les romains ont exterminé tous les membres des familles sacerdotales rendant ainsi impossible toute succession pour la grande prêtrise et depuis le culte du temple a laissé place à celui de la synagogue. Pour nous, le nouveau temple, c’est celui que l’on contemple à Pâques, le Christ ressuscité.
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