Le passage que nous venons d’entendre est une prière que Jésus adresse à son Père. C’est ce qu’on appelle « la prière sacerdotale » de Jésus. Nous sommes le soir de la sainte Cène, le Jeudi saint, la veille de sa Passion. Au moment où Jésus va entrer dans la souffrance et la mort, il remet tout ce qu’il a accompli durant sa vie terrestre, entre les mains de son Père.
Cette péricope ne présente apparemment pas de difficulté. Elle est facile à comprendre. Avec notre tendance trop cérébrale, la lecture superficielle d’un passage nous semble de peu d’intérêt si elle ne nous fait pas jongler avec les concepts. Cependant à qui n’est-il jamais arrivé d’être subitement illuminé par un texte pourtant connu de longue date, comme si c’était une découverte. On a alors envie de dire « comme c’est vrai !» sans pourtant qu’on le comprenne mieux. A ce moment ce n’est pas vraiment un élément nouveau de l’ordre de la compréhension mais de l’expérimentation d’une réalité. Le moteur en est souvent l’amour car l’amour est réaliste. A un porte manteau peint on ne peut pendre qu’un manteau peint. De même on ne peut pas aimer vraiment une personne qui n’existerait qu’en peinture. L’amour exige la réalité. La lecture amoureuse d’un texte nous pousse à ce réalisme.
La péricope de ce jour est certainement un des texte les plus facile à comprendre et des plus difficile expérimenter comme réalité. On y parle par exemple de la glorification du Fils. Il est bien évident que nous ne pouvons avoir aucune expérience en ce bas monde qui nous permettrait de réaliser, un tant soit peu, ce que cela représente. La gloire est réservée à l’éternité qui suivra notre naissance au ciel. Cette naissance en Dieu est en fait une connaissance par laquelle nous faisons exister Dieu en nous, comme le dit notre évangile « la vie éternelle, c'est qu'ils vous connaissent, vous, le seul vrai Dieu, et celui que vous avez envoyé, Jésus-Christ. » (jn 17, 3)
Nous faisons souvent l’amalgame de notions très différentes. Prenons à titre d’exemple les expressions: rendre grâce et rendre gloire ; exulter et exalter. Ces notions n’ont que très peu de rapport entre elles. Rendre grâce c’est le commerce gratuit de la gratitude face à une grâce accordée, c’est le remerciement pour un bienfait. Rendre gloire c’est reconnaître la gloire d’une personne. Si c’est celle de Dieu, la gloire n’est pas à prendre dans le sens de célébrité, mais bien plus pour ce qui le constitue en lui même, sa substance ou la perfection toute puissante de son être. Cela c’est la gloire essentielle. A cela il faut ajouter ce que Dieu reçoit de la créature une gloire qui n’est pas nécessaire à lui mais qui l’est, tout à fait, aux hommes comme prêtres de cette création. Ils sont en effet les seuls sur terre à être capables de faire émerger au niveau de la conscience le chant de la création et de l’exprimer en retour au créateur. Pour Dieu, être sommet de la gloire et en recevoir louange n’a aucune connotation d’orgueil. Ce mot n’a aucun sens pour lui.
Exulter signifie danser ou sauter de joie. Exalter par contre est un mot comportant la racine « altus » qui signifie haut, comme dans altitude, altesse, il prend donc le sens d’une reconnaissance de l’élévation d’une personne, et quand il s’agit du Très Haut c’est la superexaltation qu’il convient de manifester. Nous venons de fêter l’Ascension de notre Seigneur. Par son élévation il a voulu manifester un changement d’état : précisément son entrée dans la gloire. En ce jour il a été glorifié. Glorifier peut signifier rendre gloire mais aussi faire la gloire, la constituer et recevoir la gloire.
Dans notre passage le Christ demande à son Père d’être glorifié de la gloire qu’il avait avant auprès de lui avant que le monde fût. C’est une restitution à l’état premier. Non qu’il l’ait perdu mais elle était comme volontairement masqué par sa condition terrestre.
Notons au passage que nous avons ici la mention explicite de la préexistence du Fils avant son incarnation. C’est la personne du Fils puisqu’elle préexistait qui a pu assumer la nature humaine à l’incarnation et non pas le Christ homme qui serait devenu Dieu. Et« comme c’est bien le Fils incarné qui va retourner auprès de lui, la gloire qu’il possédait devra rejaillir sur son humanité » (« Évangile selon saint jean » du père Lagrange op) et c’est cela qui donne un ancrage à notre glorification future à nous hommes qui avons été confiés au Christ comme des frères en humanité.
Nous retrouvons le schéma habituel en saint Jean : du Père au Fils et du Fils à nous. Un autre schéma ascendant celui là, consiste en la glorification que le Fils apporte à son Père par la présentation de ceux qu’il lui avait confié, c’est a dire les hommes qui suivent le Christ et en qui il trouve lui-même sa gloire.
Tout ceci manifeste clairement le rôle de médiateur du Christ entre Dieu et les hommes. Médiation universelle de grâces sur terre et médiation universelle de gloire au ciel.
Les médiations sont diverses. Notre Dame comme le laisse penser notre seconde lecture où Marie se retrouve au milieu des apôtres en prière, au moment où se constitue l’Église, le corps du Christ, a joué un rôle centrale dans l’Église primitive. Son fiat garde un poids d’éternité car les actes surnaturels, opérés dans le temps ont une dimension intemporelle. Ils restent donc toujours actuels et opérants. C’est par son fiat auquel tout le plan de la rédemption a été suspendu que passent toutes les grâces même si ce n’est qu’en dépendance de la médiation universelle de son Fils, le Christ Jésus. Elle est le modèle de l’Eglise et c’est pour ces raisons qu’elle a été reconnu « Mère de l’Église » par le pape Paul VI. En ces jours précédant la Pentecôte, essayons de nous immiscer nous aussi par la prière dans le groupe des apôtres en compagnie de Marie dans l’attente de l’Esprit Saint.
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